Au-delà des rangées de grillages et des chicanes de sécurité qui entourent les silos, des caméras tournantes haut perchées et des radômes blancs des antennes, il n'y a rien : rien que le brouillard, d'où émergent des sommets neigeux, des rivières et des lacs gelés, rien que le silence d'une nature préservée, et la patience de soldats qui attendent l'ordre improbable de déclencher l'apocalypse.
"Ici, insiste le lieutenant-colonel Hunt Kerrigan en balayant du bras le paysage, nous sommes directement au contact de la réalité." Façon de parler bien sûr, comme pour souligner les responsabilités de ces artilleurs du XXIe siècle, simples exécutants d'un ordre de tir qui viendrait des "politiques" de Washington.
Fort Greely aurait pu être sollicité le 25mai, lorsque l'Agence de défense antimissile (MDA) américaine a dû renoncer à tirer un missile intercepteur de la base Vandenberg (Californie), après l'échec du lancement à bonne altitude d'un missile-cible. Ce n'était pas le tour des soldats du 49e bataillon de la défense antimissile de rompre la routine, voilà tout. Mais le climat de l'Alaska n'est pas seul à donner à cette longue attente un vieux parfum de guerre froide.
Il y a cinquante-deux ans déjà que la région abrite un centre d'entraînement aux températures extrêmes (–53°). Mais, avec la dislocation de l'URSS, la base était entrée dans une sorte de léthargie stratégique. Et puis le 11-Septembre est arrivé. En juin 2002, les Etats-Unis se retirent du traité ABM de 1972 (antimissile). A l'été, les travaux de construction des silos d'Alaska commencent. Aujourd'hui, quinze d'entre eux sont pourvus de missiles d'une portée supérieure à 5 500 kilomètres.
D'ici à 2009, Fort Greely devrait abriter 40 missiles antimissiles, et Vandenberg 4 seulement. Si le projet d'installer 10 autres intercepteurs en Pologne se concrétise, les Etats-Unis disposeront, à terme, d'une panoplie de 54 intercepteurs, soit une capacité dite "rudimentaire" censée protéger le territoire des Etats-Unis contre une attaque venue de "rogue States" ("Etats voyous"), au premier rang desquels la Corée du Nord et l' Iran.
LA MENACE POTENTIELLE DE LA CORÉE DU NORD
Chasse à l'ours, à l'élan, pêche au saumon, et nature, beaucoup de nature… "Bien sûr, convient Jack, il faut faire une croix sur des tas de loisirs et de commodités, mais si vous aimez la vie au grand air, c'est le paradis." Carol, qui s'occupe de la "vie des familles" sur la base, en convient :"Le premier MacDo est à 100 miles."
Les 200 gardes nationaux qui veillent sur Fort Greely sont volontaires. Ils cohabitent avec quelque 250 spécialistes de la maison Boeing et de divers sous-traitants, soit, avec femmes et enfants, une communauté de quelque 1 200 âmes. A l'entrée du centre de tir, un panneau prévient le visiteur que "l'emploi de la force mortelle est autorisé", et la fouille corporelle est pointilleuse.
Après un sas, on pénètre dans une salle de dimensions modestes avec des ordinateurs et de larges écrans où, lors des simulations d'attaques, le globe terrestre orienté sur le continent américain s'anime des trajectoires rouges des missiles.
Ce "saint des saints" n'est pas très impressionnant, mais la demi-douzaine d'horloges alignées au mur affichent les préoccupations des cinq techniciens en treillis militaire, qui se relaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre : "Korea", "Alaska", "Pacific", "Mountain"… Fort Greely est essentiellement concentré sur une menace balistique potentielle de Corée du Nord. En cas d'attaque, c'est le centre de Cheyenne Mountain, à Colorado Springs (Colorado), qui donnerait l'alerte.
A 600 mètres sous terre, "Mountain" abrite plusieurs commandements stratégiques, dont le Norad (Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord). Justement, on s'agite à Colorado Springs : "Nous avons une menace contre Chicago, une autre sur San Francisco, une autre sur Seattle", puis : "Aegis confirme un tir de missile sur Chicago."
L'engagement simulé dure moins de 10minutes et, sans surprise, la menace a disparu. Le colonel Thomas Besch, directeur de la MDA pour l'Alaska, répète inlassablement le message de l'administration Bush : "Nos missiles, ainsi que ceux qui seront installés en Pologne, ne sont pas conçus pour intercepter une menace russe. Ici, notre adversaire potentiel est la Corée du Nord, mais il ne faut pas oublier qu'aujourd'hui plus de 20pays disposent de missiles balistiques."
Quel est le temps de réaction des intercepteurs ? "Une question de minutes…", répond laconiquement le colonel, qui conseille, pour plus de précisions, d'aller voir, à Washington, le général Henry Obering, "patron" de l'Agence de défense antimissile.
De fait, la MDA est hébergée par la Navy, à proximité du Pentagone. Affable, prolixe et "breton par [sa] femme", le général Obering multiplie les voyages outre-Atlantique, se faisant le missi dominici de l'administration Bush.
Objectif : convaincre opposants russes et alliés hésitants de la nécessité d'installer 10 intercepteurs en Pologne, plus un radar d'alerte avancée en République tchèque.
DU STATUT D'ALLIÉS À CELUI D'OBLIGÉS
Le général reconnaît volontiers que le mantra officiel – les sites européens sont nécessaires à l'interception de missiles iraniens potentiels – doit être nuancé : "Techniquement, c'est vrai, nous pourrions détruire des missiles iraniens avec nos intercepteurs d'Alaska, au milieu de l'Atlantique nord. Mais ce que nous ne pourrions pas faire, c'est protéger nos troupes basées en Europe, pas plus que nos alliés et amis européens."
Ce qui signifie que l'extension du "bouclier" antimissile américain en Europe est aussi politique. Les pays qui en bénéficieront passeront du statut d'alliés de l'Amérique à celui d'obligés.
De quoi donner du grain à moudre à Vladimir Poutine, qui vitupère contre le risque d'une nouvelle guerre froide en Europe et d'une relance de la course aux armements. Et qui accuse les Etats-Unis de vouloir menacer les forces stratégiques russes. Moscou a d'ores et déjà annoncé un gel du traité FCE de 1990 sur la limitation des forces conventionnelles en Europe, et menace de se retirer du traité de 1987 sur les forces nucléaires intermédiaires (INF).
Que veulent au juste les Etats-Unis ? Une défense antimissile en réseau à l'échelle du globe ? Une défense qui intégrerait les sites d'Alaska et de Californie, ceux de Pologne et de République tchèque, les radars d'alerte avancée aux Etats-Unis, mais aussi ceux de Fylingdales (Angleterre), de Thulé (Groënland) et de Vardo (Norvège), ainsi que le système Aegis, déjà relié à la défense antimissile du Japon, sans compter tous les équipements de détection – de destruction peut-être, demain – basés dans l'espace ?
Le général Obering dément mollement : "Pour être efficace, la défense antimissile doit être à plusieurs niveaux et intégrée, avec des sites de défense reliés entre eux. Ce n'est pas un projet de défense du monde entier, nous n'avons pas les financements pour cela. La défense antimissile n'est qu'un élément d'un ensemble, qui comprend la dissuasion. Elle s'applique aux Etats et aux organisations non étatiques que l'on ne peut dissuader. Il ne s'agit donc pas d'une pax americana globale, mais simplement d'un réseau de pays déterminés, qui se sentent concernés par la prolifération des missiles balistiques."
Au fond, précise encore le "patron" de la MDA, c'est comme au sein de l'OTAN, "où nous nous efforçons d'avoir une inter-opérabilité entre armées. Nous ne demandons pas une approbation formelle de l'Alliance atlantique, nous voulons un lien, une inter-opérabilité entre notre projet et celui de l'OTAN sur la défense antimissile".
L'EFFICACITÉ DU SYSTÈME EN QUESTION
Le général rejette l'objection selon laquelle l'Iran n'aura pas de sitôt une capacité balistique menaçante pour les pays européens et les Etats-Unis. "Regardez ce qui s'est passé pour la Corée du Nord, objecte-t-il. Les experts qui assuraient que les Nord-Coréens ne pourraient jamais dépasser le stade des missiles à courte portée ont été démentis en 1998, lorsque la Corée du Nord a tiré le missile Taepodong-1 (environ 2000 kilomètres de portée). Idem pour l'Iran : nous estimons qu'il disposera d'un missile à longue portée avant 2015. Les sites en Europe ne seront pas opérationnels avant fin 2011, début 2012, ce qui signifie que nous disposons d'une petite fenêtre pour mettre en place notre défense."
Reste une réserve de taille : l'efficacité du parapluie antimissile américain n'est pas prouvée. Aux Etats-Unis comme en Europe, les sceptiques sont nombreux. Pour s'en convaincre, il suffit de se rendre sur la colline du Capitole, à Washington. Entre deux votes de la Chambre des représentants pour réduire le budget MDA, la démocrate Ellen Tausscher, qui préside la sous-commission sur les forces stratégiques, a rodé ses arguments : "C'est un projet largement fondé sur l'idéologie. Contrairement à ce que dit l'administration, il est conçu pour défendre les Etats-Unis, et non nos alliés européens. Nous ne pouvons nous engager dans cette voie qu'à deux conditions :
que le bouclier soit véritablement efficace,
et que nos alliés européens nous donnent leur accord."
L'élue démocrate estime que la MDA est devenue un bateau ivre, avec un budget en constante augmentation (9,5 milliards de dollars par an), sur lequel le Congrès n'exerce qu'un contrôle limité. Elle contredit les affirmations du général Obering pour qui le projet ne coûtera rien aux alliés des Etats-Unis, et assure qu'un président démocrate exigera d'eux une participation financière. Les démocrates savent cependant qu'il sera impossible au prochain chef de la Maison Blanche d'expliquer aux Américains qu'ils doivent se passer du bouclier antimissile.
Un ancien conseiller présidentiel à la sécurité nationale raconte que l'un des pires moments de sa carrière fut de recevoir en pleine nuit un appel du Centcom (Commandement central des forces américaines) lui annonçant le départ d'un missile russe, probablement nucléaire, vers les Etats-Unis. Il devait décider de réveiller le président des Etats-Unis pour lui dire : "Monsieur le Président, vous avez trois minutes pour ordonner à nos forces stratégiques de déclencher ou non une riposte."
Au moment où le conseiller présidentiel décrochait son téléphone, le Centcom a rappelé : les ordinateurs s'étaient trompés. Ne serait-ce que pour cette raison, un chef d'Etat disposant de la dissuasion ne rejettera pas, a priori, une arme lui permettant de retarder le déclenchement du feu nucléaire. "Si la défense antimissile fonctionne, cela donne du temps au président pour prendre une décision", confirme le général Obering.
Les républicains veulent-ils "sanctuariser" autant que possible les programmes de l'Agence avant le scrutin présidentiel de novembre 2008 ? C'est ce qui explique la volonté de l'administration de pousser les feux sur les sites européens, assurent les démocrates. Les républicains contestent à peine cette analyse.
Dans l'autre aile du Capitole, à la commission des forces armées du Sénat, l'un de leurs porte-parole, "Bob" Soofer [R], se félicite de l'approche pragmatique des démocrates et relativise les états d'âme des alliés de l'Amérique : "Nous n'allons pas forcer les Européens à accepter la défense antimissile. S'ils n'en veulent pas, tant pis : une fois que les radars de Fylingdales et Thulé auront été modifiés, nous pourrons détruire des missiles iraniens avec nos intercepteurs d'Alaska."
Sur la "bataille des tests", tout a été dit et son contraire à Washington. La MDA affirme que 27 essais utilisant la technique "hit to kill" (la tête du missile percute, par simple énergie cinétique, le missile adverse) ont été conduits avec succès. Mais ce total englobe tous les systèmes de défense antimissile confondus.
Spécialiste réputée du Center for Defense Information (CDI) à Washington, Theresa Hitchens est persuadée, elle aussi, que le projet MDA n'a rien à voir avec la protection de l'Europe. Aucun test, insiste-t-elle, ne s'est déroulé dans des conditions réalistes : "Les intercepteurs savaient où se trouvaient les missiles-cibles, et ceux-ci étaient dépourvus de leurres. Soyons réalistes, ajoute-elle : si les militaires sont persuadés qu'un rogue State s'apprête à tirer des missiles contre les Etats-Unis, vont-ils attendre, ou prendre les devants en bombardant les sites ennemis?". Comme beaucoup de scientifiques américains, l'experte doute de la réalité de la menace et estime illusoire une protection permanente des Etats-Unis.
"Cela fait beaucoup d'argent pour une menace hypothétique; il serait plus utile de mieux se préparer contre une menace plus réelle, celle d'une attaque terroriste par exemple."
Dary Kimball, directeur de l'Arms Control Association (ACA), partage cet avis. Il explique l'engouement de l'administration Bush pour la défense antimissile par "les intérêts financiers de plusieurs sociétés de l'industrie de défense, souvent liées aux idéologues de l'administration".
Pour lui, ce programme "développe sa propre dynamique : au début de la décennie, les Etats-Unis dépensaient 3 milliards de dollars pour la défense antimissile, et nous en sommes à plus de 9 milliards par an!" Les Européens, ajoute-t-il, "devraient réfléchir au fait que l'ordre de tirer à partir de sites européens restera entièrement aux mains de Washington. Si l'OTAN n'est pas associée à la prise de décision, avec le temps, cette question entraînera inévitablement une nouvelle division de l'Alliance atlantique".
L'OTAN DÉVELOPPE SON PROPRE SYSTÈME
L'OTAN développe son propre système antimissile, mais tous les alliés n'en ont pas la même vision. Les Américains le considèrent comme un simple prolongement de leur propre défense antimissile, alors que plusieurs pays, dont la France, veulent circonscrire ce projet à une défense "de théâtre", c'est-à-dire limitée à la protection de forces déployées.
Les menaces de la Russie de dénoncer le traité INF, qui aboutiraient à reprendre la production de missiles "de théâtre" de moyenne portée, ne sont pas considérées comme crédibles à Washington. Peut-être à tort : ce traité avait mis fin à la "crise des euromissiles" qui avait démarré dix ans plus tôt avec l'installation en Europe de missiles américains Pershing, en réponse au déploiement des SS-20 soviétiques.
Aujourd'hui, en théorie au moins, le projet américain de sites antimissiles en Europe n'a officiellement rien à voir avec une éventuelle tension russo-américaine, puisque sa raison d'être est une menace balistique iranienne. Mais il a comme un inquiétant parfum nostalgique de guerre froide.
Laurent Zecchini, envoyé spécial en Alaska et à Washington
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